Repenser nos territoires pour s’adapter aux inondations

SÉRIE PRINTANIÈRE No1

Les professionnels de bc2 se penchent sur la question

Urbanistes, designers urbains, architectes paysagistes, biologistes, économistes, géographes et géomaticiens de bc2 se sont unis pour aborder cet enjeu qui nous touche de près.

Restez à l’affût des nouvelles thématiques au gré des saisons!

Lorsqu’un cours d’eau déborde de son lit, il se produit une inondation. Les inondations font partie du paysage québécois depuis toujours, mais les conséquences sont de plus en plus importantes. Le climat se met de la partie et semble multiplier les épisodes dits « extrêmes ». Alors, comment adapter nos outils de gestion, de planification, de réglementation et d’aménagement, d’architecture de paysage et de génie civil à cette réalité?

De la planification à la mise en œuvre, les avenues pour faire face aux inondations et en réduire les impacts sont multiples, mais nécessitent une bonne compréhension des enjeux ainsi qu’une adhésion généralisée des intervenants.

Facteurs influençant les inondations

graphique pluie

Les inondations se produisent dans les milieux naturels et modifiés. Le contexte environnant joue un rôle majeur dans l’importance de ces évènements et les impacts associés.

Le niveau d’eau d’une rivière ou d’un fleuve dépend des apports en eau et de la capacité du milieu à emmagasiner cette eau. La sinuosité des cours d’eau, la végétation présente et les milieux humides contribuent à diminuer et ralentir le ruissellement1. De plus, entre 1944 et 1976, plus de 30 000 kilomètres de cours d’eau ont été linéarisés au Québec2.

Les inondations
en chiffres

Les inondations ont d’importants impacts économiques, écologiques, infrastructurels et sociaux. Déjà en 2017, les inondations avaient été exceptionnelles. Or, en 2019, le bilan provisoire signale une situation encore plus désastreuse.

En date du 29 avril, déjà 6 422 maisons inondées et 9 504 personnes évacuées (urgence québec 29 avril 8h23). À ce rythme, on se demande à combien se chiffrera le bilan de 2019 et quels seront les bilans pour les années à venir...

Changements climatiques,
changements dans
les inondations

Les changements climatiques ont un impact sur les inondations. L’état des précipitations, leur quantité et leur distribution dans le temps et l’espace connaissent déjà des trans- formations, qui s’accentueront. Ces mutations ont une incidence sur les crues au Québec :

Dans le québec méridional4

Crues printanières plus précoces et crues printanières moins importantes

Crues estivales et automnales plus importantes et étiages plus marqués en été

Augmentation des débits d’étiage d’hiver et des débits moyens en hiver et au printemps

Les outils de planification
et l’adaptation aux inondations

Depuis 1987, la Politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables (PPRLPI) est l’outil qui fournit des directives quant aux interventions autorisées ou non dans les milieux hydriques via la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE).

En 2018, des changements ont été apportés à la LQE, notamment le renforcement des pouvoirs du ministre en matière de protection des milieux humides et hydriques (MHH), notamment par l’intégration des dispositions de la Loi sur la conservation des milieux humides et hydriques (2018) dont l’objectif vise l’atteinte d’aucune perte nette de MHH.

De plus, la Loi sur le caractère collectif des ressources en eau (Loi sur l’eau) exige des MRC qu’elles produisent un plan régional des MHH dont l’objectif est, entre autres, de prioriser les milieux à conserver en considérant leur importance dans les processus liés au cycle de l’eau et de gérer cette ressource de manière intégrée.

À l’échelle régionale, cette approche intégrée permettra de mieux faire face aux risques d’inondations et passera par la modification de la législation et des outils d’aménagement du territoire.

Vers l’intégration
d’un concept novateur

Les lois actuelles ont été établies afin de réglementer les usages prescrits et proscrits autour des milieux hydriques en fonction des différentes cotes d’inondation de récurrence. Ces lois reconnaissent la nécessité de protéger ces milieux (hydriques et humides), car ils sont essentiels dans la réduction des impacts liés aux inondations et des coûts associés.

Cependant, les outils législatifs actuels ne considèrent pas les cours d’eau comme des systèmes dynamiques qui évoluent dans le temps.

L’espace
De liberté

L’espace de liberté désigne « l’espace nécessaire au cours d’eau pour assurer une série de services écologiques et de sécurité publique tout en opti- misant les avantages économiques5. »

Il tient compte de la dynamique naturelle des cours d’eau en intégrant à la fois les concepts suivants :

Espace de mobilité

Espace associé aux changements latéraux des cours d’eau6

Espace d’inondabilité

Espace à risque d’inondation (incluant les milieux humides riverains)

Il est ainsi possible de traduire le risque associé aux espaces de liberté des cours d’eau dans les outils de planification et de réglementation selon la fréquence possible des inondations et la mobilité du cours d’eau.

L‘intégration
À la planification territoriale

L’intégration du concept d’espace de liberté à une approche de gestion des cours d’eau permettrait :

D’identifier les sites d’enjeux environnementaux, sociaux et de sécurité publique (problématiques actuelles et futures); tels que la protection de prise d’eau potable municipale.

Diminuer la vulnérabilité, les impacts et les interventions nécessaires en augmentant la résilience des milieux, par le biais de mesures préventives et d’urgence appropriées en fonction du risque anticipé de mobilité et d’inondabilité du cours d’eau.

D’identifier les zones les plus favorables et défavorables au développement, mais aussi à la conservation.

Ces intrants sont précieux pour identifier les sites prioritaires pour la conservation, la restauration et la création de milieux humides et hydriques. De plus, les informations disponibles faciliteraient aussi l’élaboration des plans régionaux des milieux humides et hydriques, que toutes les MRC, villes MRC ou agglomérations doivent produire d’ici 2022.

Un exemple
d’intégration
à l’essai

La MRC de Coaticook a profité de la révision de son schéma d’aménagement (sad de troisième génération) et du projet de recherche7 qui se déroulait en même temps sur la rivière coaticook et ses principaux tributaires pour traduire en normes ce concept dans ses outils de planification (Règlement de contrôle intérimaire (RCI) et ensuite schéma d’aménagement) :

La zone de mobilité de la rivière Coaticook a été définie et cartographiée8 à la carte des contraintes naturelles dans le sad; quelques normes minimales ont été ajoutées. Celles-ci se résument à limiter au minimum les interventions dans ces zones en ce qui a trait aux infrastructures souterraines.

Les interventions
directes

Tous les milieux ne sont pas compatibles avec l’application du concept d’espace de liberté. Les milieux urbanisés occupent densément ces espaces et peuvent difficilement être transformés.

De façon plus globale, certaines villes aux prises avec des inondations récurrentes ont proposé une meilleure planification en amont, soit le principe de ville-éponge.

Par exemple, la Ville d’Angers (France) est confrontée à des crues régulières et intenses. Un parc urbain de 50 hectares composé de canaux, de marais filtrants, de promenades en belvédères et planté d’essences végétales adaptées a été créé pour absorber ces changements brusques. La gestion différenciée (tonte, arrosage, sous-bois, zones de liberté végétale) garantit un plus grand potentiel d’absorption et de rétention des eaux de pluie. L’espace de vie est compatible avec l’espace de liberté.

Bassin de rétention aménagé

Bassin de rétention en période de crue

Aménagements paysagers distinctifs

Boîte à idées
de la contrainte à l’opportunité

Les zones de contraintes associées au risque d’inondation peuvent devenir des zones d’opportunités. Avec une approche à long terme, un projet considère la dynamique actuelle du milieu et son évolution. Cette philosophie semble restrictive, notamment au niveau du potentiel immédiat de l’utilisation du sol, mais peut s’avérer bénéfique sur d’autres plans.

Laisser l’espace de liberté libre de construction et dépasser le cadre réglementaire permet de limiter la vulnérabilité face aux inondations. De plus, l’expérience esthétique et la qualité de vie peuvent être amélio- rées par des aménagements à faibles impacts, tels que sentiers pédestres, pistes cyclables, potagers, aires de détentes et de jeux, etc. Ces derniers donnent une plus-value aux projets et favorisent la réappropriation de l’espace public.

1 Joly, Primeau, Sager et Bazoge, 2008. Guide d’élaboration d’un plan de conservation des milieux humides, Première édition, Québec, ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, Direction du patrimoine écologique et des parcs, 2008, 68 pages.
2 Boutin, C., Jobin, B. et Bélanger, L. 2003. Importance of riparian habitats to flora conservation in farming landscapes of southern Québec, Canada. Agriculture, Ecosystems and Environment, 94, 73 – 87.
3 Plan d’action en matière de sécurité civile relatif aux inondations-Vers une société québécoise plus résiliente aux catastrophes.
4 Centre d’expertise hydrique du Québec (CEHQ) 2015. Atlas hydroclimatique du Québec méridional – Impact des changements climatiques sur les régimes de crue, d’étiage et d’hydraulicité à l’horizon 2050. Québec, 2015, 81 p.
5 Présentation de Thomas Buffin-Bélanger.
6 Biron, P, T. Buffin-Bélanger, M. Larocque, S. Demers, T. Olsen, M-A. Ouellet, G. Choné, C-A. Cloutier et M. Needelman, 2013. Espace de liberté : un cadre de gestion intégrée pour la conservation des cours d’eau dans un contexte de changement climatique. 140 p.
7 Massé S, Buffin-Bélanger T, Biron P & Ruiz J. 2018. Applicability of the Freedom Space Concept in River and Floodplain Management Practices in Quebec. International Geographical Union (IGU) Regional Conference, Québec. 6-10 août.
8 Carte interactive